Where the cool things are: The Goon

Je me rend compte aujourd’hui que la majorité de ma série d’articles « Where the cool things are » ont porté sur des œuvres rompant avec les genres établis. Il est désormais fréquent, peut-être du fait du post-modernisme, de rejeter les conventions qui tendent à scléroser les auteurs de fictions. Ce mouvement exerce sur moi une fascination que je ne saurais nier, après avoir fait l’éloge de Transmetropolitan ou The Venture Bros. Souvent, ces travaux débutent sous la forme de comédies, et décident d’exploser hors de leur petite case étriquée à un moment clairement identifiable. Pour certaines séries, plus rares, les germes de cette petite révolution sont présents dès le début, et fleurissent très tôt. J’aimerais donc vous présenter ce qui est pour moi l’exemple ultime, non pas de syndrome Cerebus, car cette expression implique un aspect pathologique, mais plutôt de métamorphose Cerebus, à savoir une transition naturelle et organique, qui amène une œuvre à sa glorieuse maturité en en altérant pourtant profondément la nature. Que ceux qui refusent le changement et l’ambiguïté fuient sur le champ, de peur de souffrir d’horribles violences, car même les morts craignent LE GOON!

The Goon est le magnum opus d’Eric Powell, un auteur de comic books ayant comme quasiment tout le monde fait ses armes en tant que dessinateur pour les grosses majors DC et Marvel. Entamé en 1999, The Goon est issu de son seul travail, et fut même publié à ses frais pour quelques numéros, avant que Dark Horse, la troisième plus grosse maison de la BD américaine, ne l’ajouté à son catalogue. Il rejoint alors le Hellboyde Mike Mignolia, qui apparaîtra d’ailleurs dans ces pages pour un étrange et bref crossover, comme figure de proue du comic book de créateur, et de la machine Dark Horse par la même occasion.

Parfois, le contexte n'est d'aucun secours.

Les péripéties originales du Goon, énorme homme de main mafieux, et de son bras droit Franky, constituent la première moitié du premier tome français. Si elles ont un certain charme, elles n’augurent pas de l’excellence à venir. Le Goon, donc, est le seul représentant de la famille Labrazzio, et tient d’une poigne de fer une ville apparemment plongée dan les années 30. Maintenir l’emprise de son patron sur ce morceau de terre n’est pas une mince affaire, celui-ci étant peuplé de toutes les créatures du cinéma d’horreur, loups-garous et vampires compris, et étant aussi l’objet de la convoitise d’un mystérieux prêtre maléfique. Ce dernier est sadique, impitoyable, mais tout de même un peu con, et dirige une bande de zombies, dont certains sont encore assez intelligents pour maintenir une organisation proche d’une mafia. Le Goon, lui, est très baraqué, couvert de cicatrices, et moche même sans elles (il a notamment un menton avancé et des dents de lapin); il paraît aussi stupide, réglant tous ses problèmes par la violence, sa force étant la seule chose empêchant les zombies de prendre le pouvoir. Franky est un petit gars et le meilleur pote du Goon; un peu trop porté sur le meurtre, il est apparemment paranoïaque, lâche et trop ambitieux pour être loyal. Tout ce petit monde s’entretue avec des mitrailleuses Thompson, des clefs à molette et des tronçonneuses qui parlent, sur fond de blagues basses du front. L’impression dégagée par ces premiers chapitres est celle d’un Asterix horrifique, où les romains auraient été remplacés par des zombies, la potion magique par de l’alcool de contrebande, et les bleus et les pansements par des fractures ouvertes et des tripes à l’air.

Comme pour d’autres travaux multo-genres, vous pouvez maintenant tout oublier de ce qui précède. Passée la moitié de ce premier tome, tout change. D’abord, le graphisme s’améliore passablement, pour trouver sa patte définitive au début du deuxième volume. Ensuite, un chapitre décide de mêler une histoire de drame et de vengeance à l’humour noir: il introduit le personnage de Buzzard, une figure décharnée enveloppée dans un grand manteau, qui se révèle une victime multicentenaires du prêtre zombie. Il a été transformé par accident en une sorte d’anti mort-vivant, un homme immortel affligé d’une faim éternelle pour la chair des morts. Il poursuit inlassablement le responsable depuis des siècles, pour ce qu’il lui a fait et surtout pour avoir détruit la ville dont il était le sheriff. Les interactions entre Buzzard et le Goon laisse entrevoir pour la première fois la profondeur cachée sous le masque de stupidité de ce dernier: «  – Laisse moi passer. Je n’ai plus rien. – Alors va. Va te faire tuer. (Buzzard s’éloigne) – Tu es un homme bon. Meilleur que tu ne le penses. » C’est à partir de ce chapitre que The Goon trouve sa personnalité, le suivant démolissant le statu quo que croyait avoir perçu le lecteur. Je préfère éviter tout spoiler, mais le fait est que le Goon est tout sauf un imbécile, qu’il évolue sans cesse tourmenté par un passé tragique, et que Franky, dont l’agressivité est le chemin qu’il a trouvé pour arrêter d’être faible et vulnérable, est lié à lui par des liens bien plus profonds et solides que ceux entre un laquais et son patron.

The Goon est graphiquement superbe passé le premier volume, les séquences de flashbacks de celui-ci en crayons et sépia étant déjà très belles. Rond et coloré, le dessin mange à tous les râteliers, des illustrés d’horreur type Contes de la Crypte aux bandes dessinés sitcoms telles qu’Archie. J’ai également entendu comparer le style aux jeux d’aventure Lucas Arts de la grande époque. Les planches peintes de Powell sont elles aussi magnifiques, et ce sont finalement les seuls chapitres bonus, écrits et dessinés par des artistes invités, qui rabaissent le niveau. La maîtrise des expressions acquise par le sieur Eric au fil des années force particulièrement le respect, accompagnant parfaitement les dialogues d’une absurdité hilarante qu’il nous offre. Il dévoile la patte d’un très grand dans les moments les plus sombres, notamment dans le graphic novel Chinatown, sur lequel je reviendrai plus tard: son étude méthodique de l’effondrement moral d’un homme, à travers six planches de son visage, est simplement bouleversante.

The Goon est considéré à juste titre comme l’une des meilleures séries du comic book américain. Il a d’ores et déjà raflé plusieurs Eisner Awards, à la grande surprise de son créateur; celui-ci pratique l’auto-dérision à plein régime, et rappelle constamment à ces fidèles qu’il s’agit avant tout d’une bande dessinée comique, ne reculant jamais devant une blague scatophile.

Mesdames et messieurs, Valentin Pêchu, un personnage récurrent.

Powell se torche allégrement avec toute notion de transmettre un message ou de donner une leçon, préférant faire rire son public, et le laissant tirer ses propres conclusions. Alors que les gags visent souvent en dessous de la ceinture, il ne prend pas ses lecteurs pour des poires, et ne leur assène pas sa morale à chaque page. Il se moque joyeusement des gardiens type Familles de France, comme par exemple dans ce mini roman-photo qui ouvre et conclue l’un des chapitres: un enfant fugueur constate les difficultés de la vie loin de la maison, et tombe sur un exemplaire de The Goon alors qu’il envisage de rentrer; cette lecture le fait se rendre compte qu’il a chez lui une famille aimante et un cadre idéal pour élever ces futurs enfants. Il bénit donc l’illustré de lui avoir démontré à quel point cela est naze, et décide de partir en ville se faire tatouer et se trouver une femme facile. Merci, Goon et Franky, protecteurs et modèles de nos chères têtes blondes!

Avertissement sur les effets secondaires: Lire cette série peut amener à des vagins. Des tonnes.

La série constitue un numéro d’équilibriste permanent, constamment à la frontière de l’humour crasse et du tragique, de l’hommage et de l’originalité débridée. Car The Goon, tel un film de Tarentino, est une ode à tout ce qu’aime l’auteur, refusant le compromis et la retenue pour offrir en bloc tout ce qu’il souhaiterait lui-même voir dans un comic: du film noir au cinéma d’horreur, classique comme moderne, des monstres lovecraftiens aux savants fous échappés des Quatres Fantastiques, Powell tisse son chef d’œuvre avec tout ce qui lui tombe sous la main. L’univers pourrait paraître sans cohérence, et lasser rapidement de par son caractère hétéroclite; mais l’absurdité et l’humour sans prise de tête serve de liant à ce plat improbable, permettant tous les excès et toutes les démesures sans écœurer. Cet exercice tient presque de la question zen, car il parvient à impliquer le lecteur et à renforcer l’identification en établissant paradoxalement une distance et en se moquant de lui-même. C’est là le génie comique de The Goon, mais ce qui est encore plus remarquable, c’est de parvenir à faire cohabiter cet humour parfois pipi-caca avec des moments crève-cœurs.

C’est ici que j’aimerais glisser un mot sur Chinatown, tout en prenant garde de ne rien spoiler. Ce graphic novel est considéré par certains fans comme le moment où la série bascule, et adopte un ton plus sérieux typique du syndrome Cerebus. Ce n’est pas l’école que je défend personnellement, comme il ressort des paragraphes précédents. Les chapitres présentant Buzzard, ou encore la femme vampire, sont largement antérieurs au graphic novel, et sont pourtant déjà des représentations en miniature de la trajectoire de la série: ces histoires commencent sur un ton comique (la parodie des vampires façon Anne Rice est mesquine et méchante à souhait, un bonheur!), avant de s’enfoncer dans le drame, et de se clore sur des finals doux-amers. Le ton de la série ne perd pas non plus son ambiguïté passé Chinatown, et la comédie retrouve sa place.
Le livre s’ouvre sur une page noire, enluminée d’écritures blanches, pour un style gothique du plus bel effet. Le message: This ain’t funny. Et en effet, la suite n’est pas drôle. La narration va et vient entre présent et passé, pour dévoiler des détails de la vie du Goon restés jusque là mystérieux. Les événements des flashbacks avaient été évoqués à plusieurs reprises, dès le tout premier numéro de la série. Ils étaient présentés sous un jour de plus en plus sombres au fur et à mesure que les protagonistes s’affirmaient, et que le ton s’éloignait du comique pur. La révélation dans cet ouvrage n’est pas bâclée, et est placée en parallèle avec la conclusion d’intrigues présentes, dont les germes remontent eux aussi au tout début. Moins que le lever du voile sur un mystère récurrent, c’est l’éclairage nouveau apporté sur les personnages et leurs relations qui confère au livre sa qualité. Amour, souffrance, doute et loyauté y cohabitent, et le ton plus sérieux ne le met pas au ban du reste de la série; il s’agit davantage d’un intermède, d’une pause dans la comédie, qui fait d’autant plus mal que l’on a rit des malheurs des héros des centaines de fois auparavant. Même les running gags habituels se parent d’une aura sinistre: le cri de guerre de Franky (« Couteau dans l’œil!« ), par exemple, devient lourd, chargé de rage. Si pour moi ce livre ne constitue pas le point central d’un syndrome Cerebus, c’est que la suite renoue avec le mélange décalé qui caractérisait jusque là la série, quoi qu’en disent certains. C’est surtout l’impression douce-amère (j’adore ce mot!) que laisse Chinatownqui colore la lecture que les fans font des volumes suivants, plutôt que le ton des dits volumes.

Ci-dessus: "Couteau dans l'oeil", version cocasse.

Pour conclure, The Goon mérite sa place parmi les très grands comic books. Je le classe au niveau de Bone, de Jeff Smith, qui parvient de son côté à mêler un esprit cartoon Disney et comic strip à une épopée fantasy de haute volée. La série de Powell est sorti d’un long hiatus de près de deux ans en juillet dernier, et semble revenir en grande forme, puisque la preview nous offre ces pages.

Bon, je sais, taper sur Twilight, c'est comme tirer sur les ambulances. Mais pour Powell, c'est la suite logique après l'humiliation qu'il a infligé aux vampires d'Anne Rice à l'époque de leur popularité.

Malheureusement, la suite ne semble pas inclure de candélabre. J'aurais tant aimé qu'elle emploie un candélabre!

Un film est depuis quelques années déjà en projet, avec Monsieur David Fincher aux commandes. Le teaser réalisé à l’occasion est considéré par à peu près tout le monde comme une perle en soi, et me convainc notamment que les deux doubleurs choisis son parfait pour les rôles de Franky et du Goon (Clancy Brown démontre une fois de plus qu’il est génial, même en quelques mots). Malheureusement, le métrage est bloqué depuis en pré-prod, faute de fonds. Reste donc à croiser les doigts pour une possible adaptation fidèle à l’esprit d’une des BD les plus poilantes et poignantes de ces dernières décennies!

Trailer!

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