Perles méconnues #4: Souten Kouro

 

Mon goût pour les animes historiques me pousse parfois à regarder des séries qui semblent n’intéresser que moi. Il faut dire que leur austérité apparente couplée à des promotions plus que discrètes les condamnent à un quasi-anonymat. Heureusement il m’arrive parfois de tomber sur des chefs d’œuvres. Lorsque ceci se produit on a tout d’abord un peu l’impression d’être un archéologue débusquant une relique tombée dans l’oubli. Puis on se sent submergé par la passion et l’on souhaite partager cette trouvaille avec le reste de l’humanité. Vous vous en doutez, c’est cette même PASSION qui me pousse à écrire cette éloge de Souten Kouro. Cette série de 2009 fut produite par le fameux studio Madhouse. Au commande de ce projet, on trouve un Tsuneo Tominaga qui avait déjà réalisé plusieurs animes sur les voitures. Cette fois-ci il s’éloigne de l’asphalte pour nous raconter la biographie de Cao Cao, le célèbre seigneur de guerre des Trois Royaumes.

 

Nous suivons donc la vie de cet illustre personnage. Cao Cao est une figure emblématique de l’histoire de la Chine et son ascension nous est racontée selon un point de vue peu orthodoxe. Habituellement les histoires se focalisent davantage sur ses rivaux et lui attribuent le « mauvais rôle ». Pour une fois, la série débute en présentant sa jeunesse dans la noblesse. On commence donc avec des intrigues de cour. Puis petit à petit, les personnages vont s’éloigner des pavillons pour se rapprocher des champs de batailles. Au fil des complots et des victoires militaires Cao Cao poursuit sa progression et amène le récit dans des proportions toujours plus gigantesques. Du rôle de nobliau régulant l’accès à une porte, il devient un général contrôlant la totalité de la Chine et insufflant de la crainte dans le cœur même de l’empereur.
En parallèle de la vie de Cao Cao, nous suivrons également celle de son rival Liu Bei. Ce dernier est l’antithèse de notre héros. L’un est pragmatique, l’autre est passionné. L’un règne par la peur, l’autre par la sympathie. Les chemins de ces deux hommes seront amenés à se croiser plusieurs fois, et si bien des choses les séparent, ils ont en commun le fait d’être doté d’une intelligence peu commune. De plus, le conflit opposant ces deux hommes est entré dans l’Histoire et le spectateur sait donc d’avance comment tout ceci va se finir. L’anime s’évertue alors à faire monter la tension progressivement pour instaurer une forme de suspens particulière. On sait dès le début qu’il y aura un conflit entre ces deux généraux, mais on ne sait pas à partir de quand les hostilités démarreront.

 

Il y a beaucoup d’œuvres sur les Trois Royaumes mais celle-ci se distingue grâce à son angle d’approche. En présentant la jeunesse de Cao Cao, elle propose une explication à son comportement en tant que général et politicien. Il n’y est pas question de psychiatrie freudienne de bas étage mais simplement d’un développement logique de la mentalité du personnage principal. Concrètement il est opposé dans sa jeunesse à une clique d’eunuques régnant sur la cour. Ces derniers jouissent d’une autorité ayant pour origine des traditions et des coutumes d’un autre âge. « Heureusement » cette caste politique sclérosé par les archaïsme se fera balayer par le cruel Dong Zhuo qui ne respecte que la force. L’anime fera alors la comparaison entre Dong Zhuo et Cao Cao à plusieurs reprises. Le mode opératoire du premier semblera inspirer le second. C’est ainsi que notre héros va gouverner par la peur, prendre le jeune empereur sous son aile ou encore diriger de manière pragmatique en faisant fi d’une tradition parfois étouffante.
L’autre thème récurrent dans la série est la morale confucéenne. Le premier épisode démarre en nous expliquant que selon le confucianisme, il existerait un dragon nommé Ton qui dévorerait le monde. Une fois seul, ce dernier ne pouvant se rassasier se dévorerait lui même. Ce dragon représente les individus assoiffés de pouvoir et nous montre comment leur avidité les pousse à leur perte. Cette métaphore est présente tout au long de l’anime, ainsi lorsque des protagonistes particulièrement ambitieux trépassent, il y a de grands dragons s’élevant dans les cieux. C’est également le cri de guerre du féroce Lu Bu qui déclame régulièrement « 我は龍なり » qui signifie en japonais classique « je suis un dragon ». Plus généralement cette morale est aussi présentée par le biais des actions de Cao Cao. C’est un leader d’exception et même si parfois le sort qu’il inflige à ses ennemis peut sembler cruel, il reste cependant préoccupé en permanence par le bonheur de son peuple.
Ceci fait de lui un personnage complexe et ambigüe dont les actes ,parfois horribles , sont systématiquement motivés par des intentions louables.

 

Cet anime a une dimension didactique importante. En effet, on y apprend certains points de l’Histoire Chinoise comme par exemple son organisation politique ou encore sur les mœurs de l’époque. Mais on apprend évidemment surtout beaucoup sur les Trois Royaumes. Cette période regorge d’alliances improbables et de trahisons opportunistes qui la rendent parfois un peu difficile à comprendre. Or l’anime s’accorde suffisamment de temps pour développer les personnages essentiels à la compréhension de toutes ces manigances. En outre,  Nakao Ryusei prête sa voix à un narrateur qui explique de nombreuses choses aux spectateurs. Même si elles cassent quelque peu la narration, ces notes explicatives sont salutaires car elles permettent au plus grand nombre de saisir les combines politiques des membres de la cour impériale.
De plus l’anime use de nombreux tableaux et graphes pour expliquer les manœuvres militaires que les personnages mettent en place. Elles donnent en un clin d’œil le type d’unités, la quantité d’homme et le nom de l’officier menant le bataillon au front. Grâce à ces notes nous pouvons mieux apprécier le génie tactique dont certains protagonistes font preuve. Ceci est d’autant plus agréable qu’il est relativement rare de voir des animes aborder la stratégie militaire antique ou médiévale. Généralement nous avons affaire à des vaisseaux spatiaux et des gros robots réglants leurs différents à distance grâce à des canons lasers impersonnels. Avec Souten Kouro, nous avons la guerre, la vraie, celle où de courageux héros se battent le glaive à la main.

 

La mise en scène alterne entre l’épique et le pédagogique. Généralement les batailles commencent avec un plan surplombant les deux armées afin que nous puissions bien comprendre comment s’organisent les deux forces. Puis nous sommes alors gratifiés de séquences durant lesquelles nous voyons les faits d’armes chevaleresque des personnages principaux. Le plus souvent les plans vus de loin utilisent beaucoup les images de synthèses pour renforcer le coté mécanique et organisé des régiments, tandis que les plans rapprochés sont dessinés pour conférer un aspect organique et chaotique à la mêlée. L’animation est de bonne facture même si on sent que le budget n’était pas au rendez-vous. Toutefois, malgré cela, la série nous gatte grâce à quelques séquences particulièrement travaillées comme celle de l’épisode 21. L’aspect héroïque de la série n’est pas en reste. Outre les empoignades susmentionnées, il se manifeste à travers un chara-design bien viril digne des meilleurs titres des années 80. On est dans un seinen à l’ancienne et il n’y a pas l’ombre d’un bishônen à l’horizon. Les hommes y sont musclés, poilus et parlent avec des grosses voix.
Sur ce plan justement, par effet corolaire du nombre important de personnages, on se retrouve avec une jolie palette de seiyuu prestigieux. Parmi tout ce beau monde, Miyano Mamoru, Seki Tomokazu et Wakamoto Norio se distinguent. Mr Miyano avait doublé Hôôin Kyôma dans Steins;Gate et change radicalement de registre en incarnant un Cao Cao viril. Le second avait prêté sa voix à Gilgamesh dans Fate/Stay Night et est pour le coup méconnaissable en Liu Bei orateur de génie. Enfin le troisième reste égal à lui-même avec un Dong Zhuo bien théâtrale, imposant et puissant. Mais tous ces efforts pour instaurer une ambiance seraient vains sans une musique en adéquation avec le reste de la direction artistique. Souten Kouro reste classique mais efficace sur ce point. La plupart du temps, il y a des morceaux avec des cuivres pour renforcer le coté homérique des scènes, cependant il y a des riffs de guitares durant les scènes les plus dynamiques.

 

Souten Kouro est un anime comme on aimerait plus en voir. Il est dommage que ce denier soit si méconnu du grand public tant il est intéressant. Cet échec commercial est peut-être lié à un chara-design qui n’est pas dans l’ère du temps et à une ambiance générale parfois un peu trop « sobre ». Malgré tout, je vous conseille vivement de donner une chance à cet anime qui allie des séquences de combat digne de Hokuto no Ken à des phases stratégiques et politiques n’ayant pas à rougir devant Ginga Eiyuu Densetsu. Si la comparaison peut sembler audacieuse, elle n’en demeure pas moins pertinente au vu des qualités de la série.

8 Responses

  • Très jolie présentation. C’est intéressant car Souten Kouro est passé inaperçu à sa diffusion, la faute à une traduction qui a mis beaucoup de temps à voir le bout.
    J’ai du mal avec les séries qui traitent de l’histoire du Japon en général car je suis un peu à la rue en la matière. Je ne connais pas grand-chose à propos des Trois Royaumes d’ailleurs. C’est peut-être l’occasion de m’y mettre un peu plus sérieusement.

  • Merci. Cette série est accessible à des gens ne connaissant pas trop les Trois Royaumes car elle est destinée à des japonais qui ne sont donc pas forcément familiers avec l’histoire Chinoise. Par contre cette série ne couvre pas toute la période historique et après l’ending de l’épisode final, tu auras droit à un joli texte te résumant certains évènements.
    Je pense que l’idéal serait de regarder la série en premier. Puis si elle te plait, tu peux enchaîner sur le film Red Cliff. À partir de là tu auras déjà vu une bonne dose de batailles épiques pour t’expliquer les faits marquants dans les grandes lignes.
    L’avantage avec l’histoire, c’est que si t’accroches à un personnage, tu ne tombes jamais à court de matériel, et ce dans plein de gens différents, de la grosse baston GAR à la Souten Kouro, aux grosses bastons sexy de Ikkitôsen en passant par le jeu vidéo avec la saga Dynasty Warriors.

  • Traiter les Trois Royaumes est chose ardue. notamment à cause des nombreux épisodes de la saga vidéoludique Dynasty Warriors. On se base beaucoup (trop ?) par rapport à cette série, servie au demeurant par des charac design très bons (jusqu’au 4, et je souffre à vous concéder le 4…).
    L’histoire très complexe mériterait de très nombreux épisodes où parfois rien ne se passerai en scène, mais où tout se jouerait dans l’atmosphère, le décor. Chose inconcevable pour nous occidentaux ^^

  • La scène de Lu Bu sur Youtube est juste à chier. Je suis désolé mais sincèrement, il nous fait un mauvais pastiche de kabuki (mon amour). Et il ressemble à un rasta raté. Je passerai sur le charac design minable de Liu Bei, Guan Yu et Zhang Fei. Ils ne possèdent aucun charisme, aucune force. liu Bei, pour souligner sa vertu certainement, se voit affublé d’oreilles de Bouddha… Des lobes gigantesque et un Guan Yu du bangladesh quoi… Diao Chan doit faire peur… J’ose à peine imaginer Zhen Ji…

  • Je pense que le truc avec Dynasty Warriors, c’est que beaucoup de gamers ont découvert les Trois Royaumes grâce à ces jeux. Personnellement c’est mon cas,j’ai en effet retourné le 2 et le 3 avant de passer chez les japonais avec samurai warriors et sengoku basara.
    Pour l’histoire complexe de cette période historique, je pense que le meilleur moyen de l’appréhender serait de se faire le livre. En effet, face à une intrigue aussi complexe, le jeu vidéo atteint un peu ses limites en matière de narration.

  • Je ne comprends pas ce que tu reproches à cette scène. Outre le fait que le chara-design semble te bloquer (c’est subjectif après tout), cette séquence est vraiment magistrale de part sa mise en scène et son animation. L’animation est fluide, les CGI sont plutôt bien intégrés, les contre-plongées renforcent la puissance de Lu Bu et on nous gatte même d’un itano-circus. Qui plus est, cette maîtrise technique souligne un passage important d’un point de vue scénaristique ce qui la rend d’autant plus mémorable.

    • Sincèrement, cette scène est grotesque. San Guo Yen Yi, c’est de l’épique, de la noblesse et de la brutalité. Pas du vol de 15 minutes à cheval (plus la mort de Red Haze, très très moyenne surtout).
      Le chara design est assez mal choisi je trouve. Lui Bei est anticharismatique, tandis que le livre lui prête bien des qualités ainsi qu’un physique relativement convenable. là on retrouve le cordonnier frustre affublé de ses deux compères douteux, bien que valeureux.
      Ce que je reproche n’est pas tant la technique qui fait mouche, mais cette débauche de surabondance de tout. Trop d’effets, on se croirait limite dans Bleach quand même. Même Saint Seiya était plus timoré au niveau des attaques XD

  • Dans l’épisode précédent Liu Bei s’est fait humilié par Lu Bu qui lui a fait raser le crâne. Même si une ellipse lui permet de récupérer un peu de cheveux, il demeure cependant affublé d’un mullet bien 80′s. Lu Bu me fait (étrangement ?) penser à Broly et je trouve que ça lui va bien. Quant à Guan Yu, son bronzage m’a surpris au début mais on s’y fait. C’est l’épisode 21 et j’ai donc eu 8h20 pour m’habituer à ce chara-design.
    Quant à la surabondance, la série est globalement assez sobre, mais cette scène rompt avec le reste pour produire un effet un peu irréel. De plus, c’est un passage que le scénario amène en faisant monter progressivement la tension au fur et à mesure des épisodes. C’est pourquoi je pense qu’une mise en scène plus réaliste n’aurait pas été aussi jouissive.

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